Jeune, j'ai toujours fait plus vieux que mon âge.
J'ai dix-sept ans et je rentre quand même au "Broad".
Syndrôme de Querelle, je frime, j'adore, alors inventaire : tennis noires, double ceinture cloutée, Marcel sous Spencer, bretelles de manches, casquette de marin, Hustler White et regard de jeune pute. Même la lèvre, humide.
* * *
Je regarde les garçons danser. Il sont beaux, fiers, tellement intouchables. Je les admire.
Tous.
Sans aucune sorte d'exception.
J'embrasse d'un coup d'œil les prénoms que j'imagine, Pierre, Aleks, Cyril, Ugo, Romain, Sandro, Aurèle, Gus, Sergueï, Camille, Jules. Je les admire et je les hais qu'ils ne m'admirent pas comme je les admire.

Vivre vite, vite ivre, ce n'est pas l'alcool qui me grise, ce sont les décibels.
"That's The Way",
"Illusion" &
"Don't Go". Comme eux. Aussi fort.
Seuls tout contre tous, on danse en se regardant dans la glace parce qu'on est beaux et qu'on n'a pas encore appris l'autre, qu'on n'a pas encore accepté que l'autre nous existe, et puis surtout parce qu'on le vaut bien.
Corps emballés dans leur sueur suggérée, jeunes muscles, pluie de phéromones, crachins de Kouros, vapeurs de poppers. Il est des nuits où l'extrême solitude pousse à l'égo-erotisme.
* * *
Il pleut, maintenant.
J'ai dix-sept ans et je ne le sais pas encore, mais cette nuit, je vais vieillir.
Je traverse la rue Saint-Denis en courant. Il n'y a que la rue Saint-Denis à prendre pour changer de crèmerie. Certains soirs, en bande bruyante, on fait cinq ou six fois la navette. Des tonnes, on pride avant l'heure et on futilise parce que c'est très mode.
Mais à présent, c'est seul que je fais la route. Mes petits camarades - connaissances vagasses et forcément éphémères - sont tous ailleurs.
Je m'en fous, j'ai dix-sept ans et je rentre quand même au "Limelight Boys".
Comme il est tard, que nous sommes en semaine, c'est déjà fini. Mais j'insiste. J'ai besoin d'un corps. Avant tout de tendresse, avant tout ne pas être seul, avant tout m'enfouir dans des bras, mais je dis "corps" parce que ça, ça n'engage à rien au fond et qu'à dix-sept ans, souvent, c'est un mot pour un autre.
La piste est déserte, quelques fantômes rouges au bar, la mauvaise musique, j'avance. Mon Spencer bon marché trempé par la pluie ne tient plus la route, j'ai transpiré sous mon Marcel et la peau colle à la peau.
Je descend.
Et je le vois, lui.
Petit, plus âgé, la trentaine désolée, le regard malade de la même solitude. Je l'ai déjà aperçu.
Vêtu d'un semblable au mien qui ne lui va pas - il y a quelque d'étriqué dans le tableau -, et puis je le trouve laid. Pourtant quelque chose en lui m'attire.
Echange de regards, sourires, commentaires convenus sur la fréquentation des lieux, non, y a pas grand'monde ce soir, oui, il pleut, crié à l'oreille sous les “Bose” hurlantes,
"Master & Servant".
Ce n'est pas lui qui vient, c'est moi qui fond sur lui : un orgueil mal placé m'empêche de m'enfuir, je n'arrive pas à soutenir son regard de peur qu'il décèle ma peur, alors, pour éviter, je fourre ma langue dans sa bouche et ferme les yeux. Il a mauvaise haleine, râpe plutôt qu'il n'embrasse. Rien de son corps d'émet ce que j'étais venu chercher : la sensualité au moins, sinon l'attention, surtout, quelqu'un d'autre. Il est brutal, mais même ça, il le fait mal : pas exprès.
Nous traversons le bar, le bassin collé l'un à l'autre en une valse pitoyable,
"I Am What I Am", pour personne, je n'y suis pour personne. Je comprends très vite que notre échange n'est rien, que je ne suis pour lui qu'un objet, qu'une fractale, qu'un concept. Même pas de la chair. Même pas de l'humain.
C'est de bonne guerre : j'ai envie de tout, je le sais maintenant, de tout sauf de lui, sauf de ça avec lui. Mais, pris au piège de ma déception et de mon amour-propre, je m'anéantis dans un puit sans fond ; je ne sais pas comment ça arrête, je continue en me cognant aux murmures. Tant qu'à faire, buvons l'amertume, buvons sans soif, buvons à l'errance puis au schisme.
La backroom est déserte. Donc trop éclairée.
On se touche, se dévisage - au sens qu'on ne veut
pas se voir,
"Fade To Grey", devenir gris, devenir gris.
Oui, au cœur de mon propre malentendu, il y a des appels terribles dans mon refus à fuir. J'assume.
Il ne m'a pas vraiment forcé, mais je me retrouve à genoux en face de lui. Il a sorti son petit sexe trapu et - je ne sais pas comment - je l'ai maintenant dans la bouche. Odeur forte. Mauvais goût. J'assume. Comme il avait commencé à me dégraffer, plus par politesse que par envie, mon Hustler pend en haut de mes cuisses, entravant mes mouvements, me forçant au déséquilibre dans lequel je me trouve déjà.
Au loin, à l'entrée de la salle, quelques ombres, trop contentes de l'aubaine, profitent du dernier spectacle de la soirée en gloussant et se poussant l'un l'autre pour mieux voir.
L'un d'eux aime vraiment ce qu'il regarde, mais n'ose se l'avouer, alors, il ricane plus fort que les autres.
L'un d'eux commente à l'oreille mais assez distinctement pour que je comprenne.
L'un d'eux me plaît, mais ce n'est pas lui que j'ai dans la bouche.
Je suis subitement gêné d'être accompli au regard du groupuscule. Là, je veux que ça s'arrête, mais je n'ai même pas le temps de chercher le moyen : il vient, vite. Dans un petit soupir aussi amer que le goût de son foutre. Je recrache. Le regarde. Misérable, j'espère malgré moi de lui encore une marque d'attention, quelque chose qui me ramènerait à mes rares fondamentaux.
Mais il achève de se traire, re-zippe et, sans me jeter un sourire, fait demi-tour et disparaît.
Soufflé, je me relève, la main sur mon fute, soudainement honteux de la nudité de mon endroit, gamin comme un penaud qui aurait été surpris en train de chier sur un rebord d'autoroute.
J'inspire alors, fixe le blondinet, arme un sourire de tueur, me reculotte, reboutonne et traverse la salle en jetant un "bonsoir" crâne.
"Where Is My Man".
Il pleut toujours.
L'aube pointe.
Je suis trempé, je marche vite et l'ai les mains dans les poches.
Même pas mal.