04 avril 2007

L'Aurore

...Et renaître à nouveau.

Nu, délivré de tous les mots.
Lavé, épuré de mes fondations anciennes, nettoyé de mes murs mûrs rouillés, hors le silence, il n'est plus rien que l'esprit vide. (Oh, ce n'est pas nécessairement négatif. Mais si inhabituel.)

Anxieux quand même à l'orée de ce nouveau cahier - décharge aux pages blanches.
Amnésique, je ne résonne plus rien.

- Si j'ai peur ?

Je préfèrerai, j'aimerai encore un peu me plonger dans mes brouillons, retrouver ma vieille écriture, relier mes vieux verbes, afin de me recoudre d'un sens, d'une direction, même galvaudés, même usés, même désormais inutiles... En vain.





A cette heure, cela ne m'est pas offert.
C'est parce qu'à force d'avoir été si seul, je me suis asséché et perdu mes modèles. Or, je ne veux plus égaler quiconque. Je tenterai maintenant désespérément de n'être personne d'autre que moi. Le combat de cette honnêteté est difficile, parfois perdu d'avance, tant la gageure de n'écrire pour personne est irrelevable, en vérité.

Oser écrire sans vouloir séduire ? Je suis, dans ce désert blanchi, comme javellisé. Cette nuit, j'appelle de mes forces mes lettres greques, latines et orientales.
Mais rien ne vient.

Or, parfois, ouvrir le temps à rien, patienter avant de reprendre le chemin des lignes, oublier qu'on savait tenir un stylo est salutaire. Parce que, croyez-moi ou non, l'écriture est une stagnation.
Elle est l'exploration intime de l'éternel prolongement d'un seul instant. Elle n'est pas anodine. Ne lui faites jamais confiance, elle est une putain séductrice et perverse. Elle grave son sens dans votre cerveau autant que vous gravez vos sens à ses croches. Vous lamine parce qu'elle ne vous rend pas libres si vous n'y portez attention.
Elle vous emmène aux sentiers de la complaisance, lorsque que, par bonheur, vous avez trouvé votre rythme et vos coloris. Car ces atours finissent par devenir ornements, décoration, papier à fleurs, cadre. J'en suis certain : de là où vous vous sentez bien, il faudra absolument vous sauver, sous peine de risquer la cristallisation et l'immobilisme.

Pour pouvoir changer, il faut parfois oser se taire et ne plus penser. Il faut risquer de ne plus y croire un moment pour faire table rase.

Aujourd'hui, et depuis de nombreux mois, rien ne vient. C'est bien.
C'est que je suis à l'aurore de quelque chose.
Et qu'il me faut tout réapprendre à zéro.

- J'ai peur...


28 octobre 2006

[Fiction #1] Je Mer Plouf

je besoin vacance moi cul dans l'herbe rien faire plouf

Mais bon.
56% de PDM.
Cash-flow au top.
Je segmente, je stratégise, je cible, je score.
Je cravate, je prévois, je pressurise, je rapports, je classification, je Ralph Lauren & Dior Hommes aussi.


oui mais tellement envie mer balades plage mains dans la main penser à rien t'as pris les œufs dur et les chips merde ta mère a encore appelé chiche qu'on se baigne à poil file-moi une taffe je t'aime

Bide/pression, fric/délais.
Etoffes, costumes, Monsieur, je cynisme c'est la mode, l'inverse aussi.
Repas d'affaire, bide sauce Grand-Veneur, cravate tâchée, pas grave, Monsieur le Président j'ai du détachant quelque part.
On m'obséquieuse, on me respectise, j'autoritarise, je shlague, fort, bel et bien alors on n'ose pas : pouvoir, je peux, je pue de pouvoir.


bon il y a bien Jules (tu connais pas) il vient me chercher dans deux semaines pour un ouikende à la plage quelque part mais c'est pas pareil
on s'aime on s'aime Jules et moi mais trop compliqué tu peux pas comprendre pas y penser ça marche pas avec la CB l'amour


J'actionnarise, je réunionnite, je jet-laguise en sortant des Falcons.
Je direction les Comorres pour un retour dans l'heure, je politise-friction, je carte des partis tous les partis.
Je comptabilise, rentabilise, je suis vortex, ton vortex, je t'embrume, je important, très important.
Je scie les branches par les deux bouts où je suis assis, je leaderchipe, je master-carde, je prend sur moi, je prends à tous.


s'il vous plait je mer plouf palmier rivières soleil de fin de journée soleil qui court dans les branches je lui et moi tous seuls au monde son corps son corps ses bras sa queue ses veines je larmes de bonheur mais trop peur trop peur perdre perdre pied et petit enfant au fond de moi qui crie m'oublie pas

Alors, je taxe foncièrement.
J'assomme à coup de chéquiers, je joue à cash-cash, je devise gaiement.
Je COB, je CAC, je NIKEÏ, je nique aussi, mal, michetons en pagaille, je paie pour, mais j'indice, j'assume.
Je nez, nez blanchi, je blanchis au hénné les sous sales, ces sous-ci pour asseoir encore plus d'avantages, 40-A, je maître-chanteur, même, parfois.
Je plane en planeur au milieu de tes champs de coca, je ferme les yeux, protège, protège mes intérêts, quelques armes de plus, quelques morts de plus, qu'est-ce, sinon du cash.


m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas m'oublie pas j't'en prie m'oublie pas

Ta gueule.
Ta gueule...

15 septembre 2006

Gaby, la Magnifique

Gaby est assise dans l'ombre de sa coiffeuse. Seule, à l'abri de tous les regards, elle ouvre doucement le tiroir - celui-là même qui avait été forcé l'année passée et qui contenait son alliance et son aigue marine.

L'aigue marine de Gaby était Gaby.

Si son alliance représentait pour elle plus que de l'amertume (sans doute, une grimace intérieure l'accompagnait-elle toutes les fois qu'elle la redécouvrait - par surprise, la plupart du temps), autant elle puisait en son aigue marine, je ne crois pas me tromper, son identité aux yeux des autres ; de celles qu’on aime paraître.


Gaby est assise à l'ombre de sa coiffeuse écorchée au pied-de-biche. La blessure infligée au bois laisse apparaître traîtreusement le contreplaqué, honteuse délation de l'imitation teck.

Elle prend du tiroir un petit cahier d'écolier, le pose devant elle, inspire. (C'est dit, le meuble ne protègera plus jamais ses secrets d'alcôve. Qu'importe, elle est seule à présent, si ce n'est le mol balancement du tulle devant la fenêtre entr'ouverte.)

Dans la cour tranquille de son appartement parisien, le saule salue noblement la chaleur de l'après-midi. Ça sent le Crésil Mieuxa et le printemps mêlé. Le soleil vient doucement caresser les faux Mucha encadrés au-dessus du lit. (Gaby avait, en son temps, demandé à mon père de faire encadrer les chromos consciencieusement découpés par ses soins du calendrier couleur de 1977. Le travail avait été mal fait. L’artisan, sur ses conseils malheureux, avait omis de laisser une marge convenable autour des figurines, cela avait fait scandale, mais on avait payé et les Mucha étaient maintenant sur le mur, perdus au milieu du papier vieux rose à fleurs).

Gaby la magnifique se regarde un instant dans le miroir. Elle est incroyablement belle. Elle ne le sait pas, ne l’a jamais su, répète parfois en regardant les photos de sa jeunesse qu’elle ne l’a jamais su « et pourtant, on le lui disait souvent », comme si elle voulait encore se convaincre elle-même de ses soupirs passés, mais ça fait soixante-cinq ans qu'elle ne l'a jamais su.
Lorsqu’elle se regarde, elle se regarde comme on se valide.

Elle prend un stylo en plastique avec un petit chien imprimé sur le flanc. Elle a toujours aimé – hors son aigue-marine -, les bijoux fantaisies et les objets en plastique colorés. Gaby la Magnifique est une princesse éternelle, elle n’a jamais vieilli, et les rêves – et les concepts - de petite fille qu’elle était n’ont jamais quitté la femme qu’elle est devenue.

Et puis, le plastique, elle est née avant. Son époque, c’était la bakélite, tout au plus. Alors, le plastique, n’est-ce pas, c’est comme les bas-nylon, un must have.

Elle ouvre une page encore vierge de son cahier d’écolier et déclique.

À propos des concepts de Gaby : elle croit qu'elle n'est plus rien depuis que son rêve de femme l'a abandonné, depuis le début des années soixante-dix qu'elle maudit, car - elle en est persuadée -, c'est à coup sûr la libération sexuelle qui a poussé son mari à regarder ailleurs. Gaby croit que la vie devrait être ce qu’elle voulait qu’elle soit. Gaby est une princesse au Petit Pois : il ne lui est jamais venu à l’idée de descendre de son dix-huitième matelas pour enlever la douloureuse aspérité. Elle a préféré chérir sa souffrance, dernier pont qui lui restait entre son homme et elle, dernier fil qui lui permettait de garder à jamais vivante son histoire de couple.


Sur la table de nuit ronde en osier, le petit poste à pile joue Chopin en sourdine pour le tube de crème Mysca, les cachets contre l’hypertension, le collyre et le flacon de Temesta.

Il lui était tellement intolérable d’accepter le déni que lui faisait le destin de son utopie conjugale, qu’elle n’a pu faire autrement que d’endurer sa souffrance. Son sentiment d’injustice était tel qu’elle ne pouvait s’empêcher de faire montre de ses larmes et de ses doubles soupirs (elle était passée maître en ce domaine) en d’ultimes et vaines revendications. Longtemps, vers dix-huit heures, ou plus tard en hiver, à l’heure où la lumière entre dans l’incertain et incite au spleen et à l’errance, je lui ai rituellement apporté son demi-verre d’eau, seul remède, selon elle, apte à dénouer sa gorge de ses sanglots inaccomplis.

D’aucuns ont interprété sa souffrance comme étant du masochisme, mais j’ai toujours estimé, même enfant, que c’était aller au raccourci.

Gaby approche son stylo en plastique de la page vierge de son petit cahier d’écolier. Dehors, la concierge commence à arroser ses fleurs.

« Le chien joue dans la cour. Le soleil illumine de ses petits rayons les pétunias de madame Carmela. Je ferais bien un café, mais j’ai peur avec l’hypertension. »

Elle n’écrira que ça pour l’après-midi. Mais elle recommencera, pendant une demi-heure, à ré-écrire ces quelques lignes créées au hasard, jusqu’au moment où son rhumatisme gagnera la partie et la forcera d’arrêter.

Gaby n'a pas confiance en elle. Mais depuis quelque temps, la solitude et les interrogations aidant, elle a pris conscience qu’il fallait qu’elle vieillisse. Mais elle ne sait pas comment s’y prendre.

Alors, seule, sans en parler à personne, Gaby la Magnifique écrit et ré-écrit pour vieillir son écriture…


Camille "Gaby" Tordjman (1922-1996)
I Love you, Mum...


14 septembre 2006

Fragment

A mi-chemin entre la lucidité et la plaie des songes, le ventre travaille jusqu'à plus soif. Et pourtant, lorsque les illusions n'y sont plus, c'est sec dedans. Cette inconfortable position damnée en années pousse

A la question, tandis que le réveil égrenne alors qu'il ne sert à rien, je

Un jour, j'arrêterais pourtant de croire. Un jour, je saurais me dire quand

Jusque là, cette difficulté d'ouvrir les yeux au moment où il faudrait les fermer.
Cette impossibilité de ne pas rêver une vie qui n'arrive pas.

Gestures et plantations innées, le trait d'une vie, la

J'ai le sentiment de tirer jusqu'au bout du monde un élastique qui ne ferait pas le tour de mon poignet, le tour de ma taille, le tour de


J'ai peur des mots, parfois.
Il faut pourtant que

Il faut pourtant que j'écrive.

27 août 2006

J'ai de la chance [#4]

Depuis toujours, je trouve des cartes.
Je ne fais pas exprès.
Je ne les cherche pas.
Elles viennent à moi.
Comme ça.

J'ai de la chance.

Je n'aime pas me sentir comme un caillou au milieu du ballast.
Je n'aime pas me réveiller au milieu du sommeil pour aucune autre raison que ma tonne au plexus.
Je n'aime pas les journées sans ton soleil.
Je n'aime pas avoir eu à te dire qu'on n'ira pas de Mumbai à Pondicherry et je m'étrangle rien que d'y penser.

Je n'aime pas avoir eu à te dire que sinon, avec toi à mes côtés, je serais devenu fou.

En même temps, tu me diras, je n'aime pas le dernier parfum à la mode dont tout le monde se pare.
Je n'aime pas la tête de cet abruti qui me regarde.
Je n'aime pas Calogero ni avoir du gravier dans mes chaussures.
Alors, ça fait une moyenne.

Je n'aime pas ne plus sentir la douceur de ton cou sous mes lèvres.
Je n'aime pas te voir aigri et te détester parce que Caroline et Julia et Jane t'ont quitté en même temps, même si ça me regarde pas.
Je n'aime pas les avoir haï - parce qu'elles étaient avec toi puis parce qu'elles ont changé d'avis - alors que je ne les connais pas.

Je n'aime pas devoir maintenant penser à moi pour ne plus penser à toi.

En même temps, tu me diras, je n'aime pas le mauvais saké.
Je n'aime pas avoir mal à la nuque parce que je me suis assoupi en angle droit. 
Je n'aime ni les hystériques ni les assureurs.
Alors, ça fait une moyenne.

Je n'aime pas t'avoir "tout dit", même si je me suis sauvé en le faisant, parce qu'en le faisant, je me suis sauvé.
Je n'aime pas devoir être dupe.
Je n'aime pas te tapoter le dos et te faire maintenant des bises distraites pour nos "bonjours", nos "au revoirs" parce que, comme ça, vois-tu, on dirait qu'il ne se serait rien passé.
Je n'aime donc ni être dupe, ni que tu le sois parce que ta solitude - ou ton affection dont je n'ai que foutre - te poussent à continuer à me visiter.

Je n'aime pas être hagard de toi.

En même temps, tu me diras, je n'aime ni les ragots ni le chapeau de chanvre que je me suis acheté il y a une semaine.
Je n'aime pas rappeler qu'on me doit de l'argent.
Je n'aime pas manquer de peu ma station.
Alors, tu vois, ça fait une moyenne.

Je sors du RER bondé, luttant contre les cons qui veulent entrer sans pour autant laisser sortir.
Je pars demain, pour un mois entier, oublier mon quotidien et affronter le manque.
La cohue imbécile choit mon sac sur le quai.

En le ramassant, je tombe sur une carte blanche.



Alors, d'accord.
La messe est dite...



04 août 2006

Je suppose

Je suppose que ta voix aujourd'hui terriblement assurée est ce qui me trouble le plus.

C'est ta récente sérénité qui met maintenant cette distance nouvelle entre toi et moi.
Tu n'es plus dans ce flottant entre-deux. Tu n'attends plus de moi.
Tu n'es plus faible, ni demi-mendiant, tu ne doutes plus. Elle a répondu pour toi à toutes tes interrogations en te prenant dans ses bras, en te prenant dans sa bouche, en te prenant en elle.

Je suppose que l'injustice que je ressens est due à ta négation - de fait - de nos ex-possibles. Maintenant, pour toi, la question ne se pose même plus, ne se pose plus, ne se pose pas.

Hors propos.
De quoi parlez-vous.
Comment.
Je ne comprends pas ce que vous dites.


Je suppose que je devais m'en douter.
Tu as articulé aujourd'hui trois fois son prénom avec délices, comme j'ai pu le faire avec le tien, Alexis.
Tu l'as articulé avec délices et un soupçon de revendication, comme si tu voulais qu'on sache, comme si tu voulais me renvoyer tes doutes passagèrement, illusoirement effacés, comme si tu voulais que j'entende bien, haut et clair.

J'entends.

Qu'importe, en faisant ça, tu me sauves : il faut donc que je me sauve.
Qu'importe, je chanterai encore trois torch songs, maudirai les hommes qui testent sur “les hommes qui aiment les hommes” leur propre degré de péditude, enverrai nos tendresses niées et la douceur de ta peau aux ordures.
Qu'importe, je conchierai quelque temps, bravache, l'amour, par principe, par orgueil.

Un mois sans nous donner de nouvelles.
Toi, pour elle - que tu as rencontré dans l'intervalle -, moi, pour toi - parce que tu m'avais déjà parlé d'elle, et de Julia qui revenait du Japon, ou encore d'une autre.
Je suppose que je devais m'en douter.

Là, nous venons de nous parler au téléphone : rien ne s'est passé.
J'ai, moi aussi, assuré ma voix. Pour le rôle, pour la frime.
Pour ravaler mes larmes, mes regrets éternels et ma jalousie stupide qui s'éteindra vite puisque qu'on ne s'étreindra plus jamais.

Rien ne s'est passé : nous avons échangé quelques banalités.
Puis, tu as écourté notre conversation parce qu'elle t'appelait sur l'autre ligne.

23 juillet 2006

Again (2)

Alors, ça y est.
Elle est là.
Insidieuse, adroite, perverse.
De toutes façons, plus forte que moi.
Toujours.

Cette tumeur de moi à toi.

Je ne l'ai pas vue venir. Comme toujours, je croyais pouvoir y frôler ses limites sans jamais dépasser le parapet qui plonge au vide.

Quoi que je veuille maintenant inspirer d'air, quelque scénario que je veuille bien imaginer, il faudra forcément en passer par les mots, par le choc, par la révélation, par l'indicible tristesse, avant le goût au plomb du deuil.

Bien après, la renaissance. Mais avant ?

Je pourrais paresseusement me taire encore et à jamais, au risque de me faire haïr de toi en te plongeant dans l'incompréhension si je choisis la fuite.

Or, il m'est maintenant difficile de te carresser le visage sans immédiatement ressentir le besoin absolu de le goûter avec ma langue. Il m'est impossible désormais de contenir ma soif de boire ta salive - ainsi cette gouttelette que tu as laissé, par inadvertance, choir en un rire joyeux sur ta lèvre, il y a quinze jours ; impossible encore d'effleurer ta barbe naissante sans aussitôt grandir et vibrer entre mes jambes. (Même si tu me permets ces gestes de moi à toi. Et d'autres encore. Même si tu les aimes.)

Tu sais, j'ai beau chercher de quelle malédiction je me serais rendu coupable, il y a mille vies, pour à nouveau, refaire cette route sans issue, comme toujours.
J'ai beau interroger mes morts pour savoir pourquoi il m'est impossible de faire avec, comme toujours.
J'ai beau chicaner mes chemins de parjure pour essayer d'entrevoir d'autres possibles, en vain, comme toujours.

J'ai beau me raccrocher aux chemins ensoleillés que j'ai parcouru parfois - quand je suis solide, quand je m'appartiens encore -, je n'arrive pas aujourd'hui à ourdir pour nous deux d'autres trames que celle que j'entrevois aujourd'hui.

S'il vous plait, qu'on m'explique ce qu'il faut que je fasse.
Qu'on m'explique pourquoi à nouveau, encore.
S'il vous plaît, qu'on me dise comment trouver ce chemin détourné qui ne nous laisserait, ni toi, ni moi, pantois, ébahis et chancelants.

Restera l'éponge à effacer les souvenirs et à ne plus croire. (Mais tu m'as dit des phrases. Tu as posé sur moi des regards, que j'ai compris.)
Restera encore "ceux qui" ont réussi cette alchimie, "ceux qui" ont les bons conseils et s'étonnent à mon propos, pis encore, "ceux qui" y sont arrivés et taisent jalousement leur secret, ne s'en n'émerveillent même plus, sont déjà tellement plus loin, tellement ailleurs, à mille lieues de la faiblesse et du très-bas.

Restera à nouveau pour toujours mon intime question : ai-je gâché ? Ai-je confondu ? Ai-je jeté aux orties par un caprice quelconque ? Est-ce l'amour ? Fut-ce cela ?

Oui, mon Tout Beau, restera ma culpabilité de te désirer alors qu'il faudrait que je sois dans l'insoutenable légèreté.
Celle de n'avoir su trouver le courage de te coller de mes caresses au mur. Celle de n'avoir eu le courage de prendre sur moi et t'obliger à suivre mon premier pas.

Restera ma crainte de t'avoir forcément déçu de n'être resté coi.

Il va m'être maintenant difficile de te mentir encore.
Même si ce fut par ommission - volontaire.
Même si ce fut par désir d'espérer.
Même si ce ne fut que pour toucher, ne serait-ce qu'une fois dans ma vie, une certaine idée de la plénitude.

J'ai envie que tu mettes ma main dans la tienne.

Again.
And again...

Photos © Hémisphère V.

09 juillet 2006

Again...

Ainsi, tu as attendu que je finisse la vaisselle en meublant ton impatience par des histoires. Tu t'es même un peu agacé quand je me suis attardé sur la théière que je n'arrivais pas à vider.
"Ce que je fais, moi..." m'as-tu même soufflé, avant de compléter sur l'utilité des filtres en osier, tandis que je jetais, cuiller après cuiller, l'ex-précieux jardin dans la poubelle.

Je t'avoue qu'en ce moment précis, je t'entendais distraitement, tant j'écoutais autre chose de toi.

Alors que je passais la porcelaine sous l'eau, jouant à dialoguer, en mettant le ton, la fuite des dernières feuilles récalcitrantes dans le blanc de l'évier, je ne faisais que reculer le moment de notre séparation.
Et toi, l'accélérer, lorsque tu me l'as subitement retirée des mains pour t'en occuper toi-même.

Maintenant, les derniers fragments de notre jolie soirée ont disparu, aspirés par la bonde. J'éteins la cuisine alors que tu t'y trouves encore. Je te regarde fixement, espère, un instant de grâce profité dans le clair-obscur, que tu me saisisses au passage un avant-bras de ta main, que tu me fasses un signe.

Pensée-éclair ridicule : je ne me suis pas brossé les dents, toi, oui.

Mais tu t'envoles vers le couloir, plus éclairé, plus sûr. Comme à chaque fois, tu me mandes, demandes avec force ce que, de toutes façons, je ne saurais plus te refuser : je sais que tu as attendu que j'en finisse avec la théière pour pouvoir enfin me prendre et m'étreindre.

Je suis maintenant dans le vertigo de tes bras, tout mon corps contre ton corps, mon ventre contre le tien, nos jambes trouvant naturellement leurs places dans cette chorégraphie immobile, mon sexe contre le tien. Je te caresse les cheveux, les sourcils, le nez, tes lèvres, ta peau, tu me caresses le dos, la nuque, tu me tiens la taille et me rapproche encore de toi, je rape ta barbe de trois jours contre ma joue, m'enfouis dans ton cou pendant que tu y respires fort, l'y embrasse tandis que montent les effluves carmin de ton parfum mêlées à celles de ta sensuelle sueur de juillet.


Moi, avant, entre mon Paic et mon éponge Mapa, m'est subitement venu l'espoir stupide que peut-être, je ne finirais jamais cette vaisselle. Et que tu resterais infiniment à trépigner derrière moi. Qu'au bout d'un moment, j'aurais les doigts tout fripés, les mains gonflées d'eau. Que sous serions un chromo éternellement figé et qu'on finirait même par nous encadrer tellement nous serions pittoresques.

Mais maintenant, il est trop tard.

Nous sommes soudés l'un à l'autre et - mon Dieu ! - je n'ai plus aucune volonté. Je t'aime encore et à nouveau, comme à chaque fois, depuis un an.

Puis, tu décides doucement et à regret de la fin de notre valse muette tandis que tu me caresses encore le dos et que je dessine de ma paume les muscles du tien. Nous nous séparons enfin.
Doucement d'abord.
Puis ta gêne me plonge dans la mienne et nous décidons d'un commun accord d'y mettre un terme.

Mon beau, comme je voudrais que tu puisses arrêter mon mouvement, me regarder dans les yeux, et m'inviter enfin à ce baiser que tu ne me donnes jamais alors que j'interprète dans ton regard, à chaque fois, une muette déclaration d'amour.

Moi, je t'assure, pour l'instant, je n'irais pas au charbon : avant, tu m'as parlé de Julia, que tu comptais quitter.
Et tu m'as confié que Caroline était belle, qu'elle te regardait avec insistance et que si "ça" se passait, tu te verrais bien envisager une relation durable, mais qu'il faudrait que tu t'organises quand même puisque Jane revient du Japon pendant deux semaines.

Mais encore avant, parce que je t'avais refusé sèchement le samedi précédent, tu m'as rappelé de ta voix maladroite, espérant de moi et promettant un formidable week-end. Tu as commencé ton message par un "mon minou", comme toujours. Et avant, encore, tu m'as dit, requérrant une réponse que j'ai refusé de te donner - mais j'étais encore solide -, que "tu étais bien avec moi". Tu as cherché mon regard en m'y déposant les armes, je ne te l'ai pas donné parce que je n'ai plus osé.

Bien avant, j'ai vu tes (im)postures dans la salle de bain alors que tu me laissais égaliser ta nuque, tes "j'ai rêvé qu'on faisait l'amour à trois" - mais avec une femme, naturellement -, tes érections mal dissimulées et tes "ça ne me gênerait pas du tout d'avoir à annoncer que j'ai une histoire avec un homme".

Et je me souviens aussi à quel point j'ai eu de mal à calmer mon émotion lorsque "je suis sûr que je pourrais être très heureux avec toi", malheureusement précédé d'un "je sais que je ne devrais pas te dire ça, mais".

Alors, comme à chaque fois, je t'exprime mon regret d'un regard accordé par le tien pendant que nos bras et enfin nos mains et enfin nos doigts se séparent en un tango désargentin.

J'ai, cette nuit, à cette heure, saisi le point de non-retour.
J'abdique à comprendre.
Reconnais ma faille et ma faiblesse. L'accepte.
Je ne sais sans doute pas faire avec le principe de réalité, si tant est que j'existe et que tu existes.

Tandis que tu dors dans le salon, je suis dans le bureau et j'étouffe mes lueurs en me demandant pardon.

23 juin 2006

J'ai de la chance [#3]

Depuis toujours, je trouve des cartes.
Je ne fais pas exprès.
Je ne les cherche pas.
Elles viennent à moi.
Comme ça.

J'ai de la chance.

Terminus.
On a rincé la journée.

Nous nous appâtissions déjà dans la ouate humide d'une léthargie sirupeuse.
Notre somnolence est subitement bafouée par le déchirement des roues sur l'acier. Plus loin, si l'on n'y prend garde ou si l'on préfère rester, par pesanteur, à mâcher quelques langues mortes au creux de nos rêves, il y a les voies de garage.

Signal sonore, ouverture des portes, peuple de sous-marin terrestre : on se décolle des vitres auréolées de sébum.

Au hasard, dans la cohue molle, une jeune femme porte ses yeux vers les miens. Pour rien, par accident, car tout ce qu'elle regarde désormais est un accident, elle a les yeux rouges, elle va bientôt pleurer. Je suis un objet du décor, elle n'a pas porté les yeux sur moi, mais au travers. Elle voudrait éviter de regarder quiconque, voudrait être seule, voudrait se soustraire au rebond des pardons, excusez-moi, pardon.

Garçonne, elle porte un pirate sombre sur des tennis usagées. Ses mains très fines et son corps trop petit se perdent dans le creux d'une parka noire volontairement trop grande pour elle. Brune, la peau laiteuse et les traits délicats, elle achève de taquiner l'enfance d'une barrette rouge-plastique sur son katogan de fille.

L'escalator affamé est prêt à engloutir le flux réticulaire. Nous avançons en troupeau, la jeune fille regarde ses pieds, au loin, quelque chose crisse, je frissonne. Un jeune homme me bouscule violemment, brisant la stance de cette marche rituelle. Il prend la tête du cortège, le dépasse, grimpe quatre à quatre et disparaît dans les néons. J'ai pu entendre l'odeur de son haleine dans mon cou.

Quelques pas encore. Le métro, derrière nous, claque rageusement ses portes et repart à vide.

Le jeune homme réapparaît maintenant, tout en haut de l'escalier. Il arbore gauchement sur son thorax une feuille de classeur, sur laquelle il a inscrit à la hâte : "Elodie" sur un cœur au marker. Il prend la pose, offre un très beau sourire désolé de vingt ans à peine.

Je ne cherche pas longtemps à qui est destinée cette réception. La jeune femme au parka me dépasse, elle avale à son tour l'escalator en courant. Son chemin est tracé par le fil tendu de ce regard intense qu'ils échangent maintenant. Se fondent et disparaissent à nouveau.

Qu'importe. Au rythme des pales métalliques, j'y arrive doucement ; ils sont maintenant enlacés, tellement enlacés.

Oui, subitement, je les aime d'amour, tout les deux, comme j'ai aimé jadis et comme je crois que je n'aimerai plus.

Elodie a les yeux cachés exprès dans sa main.

Plus loin, près du kiosque souterrain, dans la bouffée de méthane à la lisière de la bouche, je trouve à mes pieds une image idiote qui me contredit :



30 mai 2006

Haïku

Nous naissons dans un rêve
Nous vivons dans un rêve
Seule la mort nous réveille
Alors pourquoi rêvons-nous ?

Parfois, tu me manques.
Parfois, j'appelle de mes maux la couleur de ton parfum.
Parfois, ma peau frémit rien que d'y panser.

Il y a six nuits, j'ai à nouveau rêvé de ta présence furtive. Tu te penchais sur moi, je te tournais le dos, je sentais ton haleine bienveillante et réparatrice. Ton souffle exportait mes peines, calmait mes questionnements insipides, gonflait mes plumes. Tu étais concentré dans l'exploration de mon visage endormi, je le sais. Tu avais passé ton merveilleux bras nu autour de mon torse, j'ai senti ton ventre contre mon échine, imbriqués, ne dis pas non, ne dis pas non.




J'avais pourtant oublié jusqu'à ce soir ta présence. Tu sais, pardonne-moi mais la mémoire des rêves est volatile, plus encore que celle de nos promesses d'enfance. Mais quand je te re-sens, alors je te hèle en vain depuis mes alcools nacrés, j'argumente poivrée à la fraîcheur de mes espoirs nocturnes.

Ainsi, je suis cotonneux. Léger, je flotte dans l'air de ton haleine fugace et dorée. Humide, je nage avec délice dans ta salive somptueuse. Avide, je m'y abreuve. J'erre et me love au gré de tes sinusoïdes imaginaires, sueurs salées thanatoniques et sexuelles sur une courbe de hanche rêvée, une dernière goutte de sperme involontaire sur mon pubis.

Ainsi, les anges ont un sexe.

Or, un vide, là où mon ventre est // un espace indicible entre ce que je cherche de toi et ce que je ne trouve jamais de toi quand je crois te trouver // oui, une coupure comme on la provoque en ramassant à la sauvage un verre brisé avec sa main nue // le sang qu'on y lèche // les noms qu'on y donne, les dons qu'on y nomme, tout à la fois, rien de tout ça.

Mais, intensément, au plus je t'appelle - 1, 2, 3, soleil ! - au moins tu y es.
C'est que, sans doute et aussi fort puis-je le faire, je ne sais pas qui j'appelle.

Photo © Gao Brothers
Le haïku en début de texte est extrait du film "Ivre de femmes et de peinture"

13 mai 2006

Moi aussi

Tu sais, moi aussi, je parle fort pour qu'on m'entende.

Moi aussi, je mens, je fais mine de connaître, savoir et j'assène.

Moi aussi, j'ai peur de l'insignifiance.

Moi aussi, j'ai peur de ne pas laisser d'empreinte sur le sable, de dents dans ton cou, mon sang sur tes gencives, mon poing dans tes livres, ma rage dans ta salive.

Moi aussi, je veux du pouvoir sur toi parce que je n'en ai pas sur moi.

Alors moi aussi, je théorise, thésaurise, balance et méprise. J'amphigourise minutieusement sur ce que je ne connais qu'à moitié pour faire reluire mon ego dévasté, je feins des agendas de ministre pour éviter la honte, mais moi aussi je prends pour ne pas perdre plutôt que parce que je veux, parce que je n'ai pas la force de m'avouer que je n'ai rien, et surtout pas de moi, surtout pas de moi.

Moi aussi, je copie et imite, subtilement, pour qu'on croie que je sois.
Or, moi aussi, parfois, j'ignore tout de ce que je suis. Moi aussi, parfois, je suis abandonné des désirs et ça me fait crever.

Moi aussi, je donne avec le plus grand sérieux des conseils que je ne saurais appliquer.
Moi aussi, je manipule à mon avantage, je joue contre toi, moi aussi, moi aussi.
Moi aussi, j'exulte plus qu'il n'en faut à mes trop rares victoires - et parfois même de tes échecs lorsqu'ils rassurent les miens.




Moi aussi, j'ai peur de m'endormir sans avoir quelqu'un à qui penser, même si c'est vieux, même si c'est moisi, même si c'est faux parce que plutôt tout que le vide.
Moi aussi, j'ai épouvantablement peur de ce que je désire le plus au monde. Moi aussi, j'attends l'amour sans plus vouloir donner. Moi aussi, comme toi, tout comme toi, je le nie, le brutalise, le violente et exige avant même qu'il n'arrive ; et m'étonne et pleure qu'il n'y soit pas encore.

Alors moi aussi, bravache, j'apprends à oublier les baisers que je n'ai pas osé et les gestes qu'il aurait fallu mais que j'ai mentis.

Moi aussi, je m'adonne à des facilités invisibles pour me faire croire que je brille à tes yeux, même si c'est pas vrai, même si c'est pas vrai. Moi aussi, je m'adonne à l'esthétisme et au formel pour oublier la fatuité de mes creux. Moi aussi.
Moi aussi, je me complais parce que je ne me plais pas.
Moi aussi je me plains parce qu'on ne me plaint pas.
Moi aussi, je collabore au cynisme, même pas par élégance, même pas par mode, même pas exprès.




Moi aussi, quand vient l'heure des loups, je n'ai même parfois plus de voix pour hurler ma déchirure, et quand bien même en aurais-je que je ne voudrais pour rien au monde la dire, que l'écrire sans la signer, sans me signer, sans saigner.
Et même au cœur de mon anonymat, moi aussi, je tais des choses pour ne pas les réveiller.

Moi aussi, au creux du sombre, alors que je rêve de lumière, parfois, je rétrécis et j'ai honte de moi.

Terriblement.

Photos du spectacle de Philippe Olza

06 mai 2006

J'ai de la chance [#2]


Depuis toujours, je trouve des cartes.
Je ne fais pas exprès.
Je ne les cherche pas.
Elles viennent à moi.
Comme ça.

J'ai de la chance.

Paris, place Gambetta, 23 heures. Du monde autour. Proche de la station de métro. On dirait presque une photo de Doisneau.

Elle sort lentement du baiser qu'elle vient de lui partager. Rouvre les yeux. Lui, il la regarde maintenant, attendri. Il lui parle.

Elle, elle le regarde parler. On ne sait même pas si elle l'écoute. Mais il y a dans ce regard cette incroyable respiration : elle inspire de lui, elle expire d'elle-même. Elle offre elle prend.

Avec ces yeux-là.

Lui, il séduit tout en parlant, il aime ce regard qu'elle lui offre, qu'elle s'offre. De tout ce qu'il lui dit, seul les mots n'ont aucune importance. Les gestes, le semi-sourire, les cheveux qu'il ramène, l'éclat de ses yeux, le reflet humide de ses lèvres, ça, oui.

Elle rit. Elle passe sa main dans ses cheveux. Elle regarde vers le haut, vers lui, et pourtant, il n'est pas vraiment plus grand qu'elle. Mais elle aime cet angle d'eux deux. Elle rit, répond, et ses mots à elle ont autant d'importance que les siens.
Le message à faire passer est largement plus important.

Elle, c'est sa tête de côté, la douceur de son geste dans ses cheveux, la subtile ondulation de ses hanches lorsqu'elle change d'appui, l'intensité de son regard.

Ça, oui.

Il se rapproche à nouveau et l'embrasse à nouveau.

Puis, ils se séparent. Elle descend, marche après marche, dans la bouche du métro, pendant qu'il la regarde. Reste un instant immobile. Puis fait demi-tour et disparaît.

Je suis soulagé qu'elle ne m'ait pas vu.
Car elle m'aurait aussitôt reconnu le regarder.

Avec ces yeux-là.

                                                                 * * *

Je détourne la tête, continue ma route, fouille mes poches, regarde au sol.
A mes pieds, un demi-Roi.
L'autre, c'est moi.

01 mai 2006

Même pas mal

Jeune, j'ai toujours fait plus vieux que mon âge.
J'ai dix-sept ans et je rentre quand même au "Broad".

Syndrôme de Querelle, je frime, j'adore, alors inventaire : tennis noires, double ceinture cloutée, Marcel sous Spencer, bretelles de manches, casquette de marin, Hustler White et regard de jeune pute. Même la lèvre, humide.

                                                                 * * *

Je regarde les garçons danser. Il sont beaux, fiers, tellement intouchables. Je les admire.
Tous.
Sans aucune sorte d'exception.
J'embrasse d'un coup d'œil les prénoms que j'imagine, Pierre, Aleks, Cyril, Ugo, Romain, Sandro, Aurèle, Gus, Sergueï, Camille, Jules. Je les admire et je les hais qu'ils ne m'admirent pas comme je les admire.





Vivre vite, vite ivre, ce n'est pas l'alcool qui me grise, ce sont les décibels. "That's The Way", "Illusion" & "Don't Go". Comme eux. Aussi fort.

Seuls tout contre tous, on danse en se regardant dans la glace parce qu'on est beaux et qu'on n'a pas encore appris l'autre, qu'on n'a pas encore accepté que l'autre nous existe, et puis surtout parce qu'on le vaut bien.

Corps emballés dans leur sueur suggérée, jeunes muscles, pluie de phéromones, crachins de Kouros, vapeurs de poppers. Il est des nuits où l'extrême solitude pousse à l'égo-erotisme.

                                                                 * * *

Il pleut, maintenant.

J'ai dix-sept ans et je ne le sais pas encore, mais cette nuit, je vais vieillir.

Je traverse la rue Saint-Denis en courant. Il n'y a que la rue Saint-Denis à prendre pour changer de crèmerie. Certains soirs, en bande bruyante, on fait cinq ou six fois la navette. Des tonnes, on pride avant l'heure et on futilise parce que c'est très mode.

Mais à présent, c'est seul que je fais la route. Mes petits camarades - connaissances vagasses et forcément éphémères - sont tous ailleurs.
Je m'en fous, j'ai dix-sept ans et je rentre quand même au "Limelight Boys".

Comme il est tard, que nous sommes en semaine, c'est déjà fini. Mais j'insiste. J'ai besoin d'un corps. Avant tout de tendresse, avant tout ne pas être seul, avant tout m'enfouir dans des bras, mais je dis "corps" parce que ça, ça n'engage à rien au fond et qu'à dix-sept ans, souvent, c'est un mot pour un autre.

La piste est déserte, quelques fantômes rouges au bar, la mauvaise musique, j'avance. Mon Spencer bon marché trempé par la pluie ne tient plus la route, j'ai transpiré sous mon Marcel et la peau colle à la peau.
Je descend.

Et je le vois, lui.

Petit, plus âgé, la trentaine désolée, le regard malade de la même solitude. Je l'ai déjà aperçu.
Vêtu d'un semblable au mien qui ne lui va pas - il y a quelque d'étriqué dans le tableau -, et puis je le trouve laid. Pourtant quelque chose en lui m'attire.

Echange de regards, sourires, commentaires convenus sur la fréquentation des lieux, non, y a pas grand'monde ce soir, oui, il pleut, crié à l'oreille sous les “Bose” hurlantes, "Master & Servant".

Ce n'est pas lui qui vient, c'est moi qui fond sur lui : un orgueil mal placé m'empêche de m'enfuir, je n'arrive pas à soutenir son regard de peur qu'il décèle ma peur, alors, pour éviter, je fourre ma langue dans sa bouche et ferme les yeux. Il a mauvaise haleine, râpe plutôt qu'il n'embrasse. Rien de son corps d'émet ce que j'étais venu chercher : la sensualité au moins, sinon l'attention, surtout, quelqu'un d'autre. Il est brutal, mais même ça, il le fait mal : pas exprès.

Nous traversons le bar, le bassin collé l'un à l'autre en une valse pitoyable, "I Am What I Am", pour personne, je n'y suis pour personne. Je comprends très vite que notre échange n'est rien, que je ne suis pour lui qu'un objet, qu'une fractale, qu'un concept. Même pas de la chair. Même pas de l'humain.

C'est de bonne guerre : j'ai envie de tout, je le sais maintenant, de tout sauf de lui, sauf de ça avec lui. Mais, pris au piège de ma déception et de mon amour-propre, je m'anéantis dans un puit sans fond ; je ne sais pas comment ça arrête, je continue en me cognant aux murmures. Tant qu'à faire, buvons l'amertume, buvons sans soif, buvons à l'errance puis au schisme.

La backroom est déserte. Donc trop éclairée.
On se touche, se dévisage - au sens qu'on ne veut pas se voir, "Fade To Grey", devenir gris, devenir gris.

Oui, au cœur de mon propre malentendu, il y a des appels terribles dans mon refus à fuir. J'assume.

Il ne m'a pas vraiment forcé, mais je me retrouve à genoux en face de lui. Il a sorti son petit sexe trapu et - je ne sais pas comment - je l'ai maintenant dans la bouche. Odeur forte. Mauvais goût. J'assume. Comme il avait commencé à me dégraffer, plus par politesse que par envie, mon Hustler pend en haut de mes cuisses, entravant mes mouvements, me forçant au déséquilibre dans lequel je me trouve déjà.

Au loin, à l'entrée de la salle, quelques ombres, trop contentes de l'aubaine, profitent du dernier spectacle de la soirée en gloussant et se poussant l'un l'autre pour mieux voir.
L'un d'eux aime vraiment ce qu'il regarde, mais n'ose se l'avouer, alors, il ricane plus fort que les autres.
L'un d'eux commente à l'oreille mais assez distinctement pour que je comprenne.
L'un d'eux me plaît, mais ce n'est pas lui que j'ai dans la bouche.

Je suis subitement gêné d'être accompli au regard du groupuscule. Là, je veux que ça s'arrête, mais je n'ai même pas le temps de chercher le moyen : il vient, vite. Dans un petit soupir aussi amer que le goût de son foutre. Je recrache. Le regarde. Misérable, j'espère malgré moi de lui encore une marque d'attention, quelque chose qui me ramènerait à mes rares fondamentaux.

Mais il achève de se traire, re-zippe et, sans me jeter un sourire, fait demi-tour et disparaît.
Soufflé, je me relève, la main sur mon fute, soudainement honteux de la nudité de mon endroit, gamin comme un penaud qui aurait été surpris en train de chier sur un rebord d'autoroute.

J'inspire alors, fixe le blondinet, arme un sourire de tueur, me reculotte, reboutonne et traverse la salle en jetant un "bonsoir" crâne. "Where Is My Man".

Il pleut toujours.
L'aube pointe.
Je suis trempé, je marche vite et l'ai les mains dans les poches.

Même pas mal.


27 avril 2006

Météo



Il y a des éclairs sur les Dores.

S’il fait le temps qu’il pense, cela veut dire pas de pluie avant demain matin huit heures, et la nuit sera sabrée toutes les deux minutes de clignotements. Vers quatre heures, une petite chevêche piaillera près de la ruine des Margerat. Le soir tombera à neuf heures, mais ce sera mollement, par pans. À cause des orages on sera privé de fraîche, mais après, jusqu’au matin, dans les grandes maisons de lave, on entendra comme des plaques de métal qu’on secoue dans les greniers. On en aura jusqu’au fin fond des oreilles et même dans ses rêves.

Et quand il n’y aura pas de bruit on jurera entendre, derrière le silence, une autre sorte de bruit, une basse continue.

Mais ce sera les nerfs.

21 avril 2006

Dig It Again


Reste que je voudrais tant pouvoir ramener à mains nues, au devant de moi, une fois mes manches relevées, toute forme de simplicité. C'est une lutte, parfois.

Etre normal : oublier mes exigeances infinies. Accepter peu. Me satisfaire. Etre comme eux : vivre et aimer simplement. Qu'un regard permette, qu'un baiser puisse, qu'un mot déclenche, que vouloir suffise.

Ne plus aller chercher - pourtant malgré moi - aux tréfonds du regard de l'autre, là, derrière les embruns, là, derrière les barils de poudre, là, derrière les fortifications, ce qu'ils ne savent ou peuvent offrir. Laisser les combles aux combles, laisser aux confins ce qui doit l'être, ça ne me regarde pas, ça ne me regarde pas.

Détourner enfin naturellement mon regard de certaines émouvances impossibles.

Me contenter de ce qui est simple et funky.
Léger, léger...

Ouvrir ma fenêtre sur un ciel prometteur et serein, cesser - tel un funambule écorché - la passion de l'irrésolu. Accepter le beau tout petit, la politesse de l'humble, la porte sans verrou, la porte déjà ouverte.

Ne plus chercher à réparer, mais me parer de la recherche du tranquille.
Ne plus aimer aimer pour pouvoir enfin aimer.

Est-ce cela ?

Thanks, Dimitri.
Illustration © Anarcocks.


15 avril 2006

Wonder Bras

Je déplie ma carte du tendre. Là, le long de ton bras, j'y croise à nouveau un de mes chemins intimes, une de mes promenades de prédilection, mon errance préférée.

Ainsi qu'une seule différence distingue l'aube du soir - l'emplacement du soleil, n'est-ce pas, à moins que ce ne soit l'enthropie des sens -, rien d'autre ne peut davantage m'émouvoir que ce détail de toi.

C'est mon trésor intime, mon rivage caché, ma découverte de l'Amérique à moi.

D'abord, je m'y promène depuis le haut de l'épaule où elle n'apparaît pas encore, afin d'être certain d'en localiser la naissance avec précision. Je suis un sourcier huméral et je travaille au doigt, et à l'œil, là, le long de ton bras.

Puis, je commence à escalader doucement le long de l'amante bosse du biceps, après m'être attardé un instant, ému, sur l'enfin de l'épaule, là où t'épouse si tendrement ma main.

J'évoque à présent les yeux fermés une lecture en braille : j'y suis.

Aveugle de la naissance du long de ton bras, il est impératif que tu me laisses toutes grilles ouvertes, au risque que je m'y cogne. Tu comprends, il y a mille chemins dégagés où se perdre, mille départs de sentiers, mille oasis et autant de clairières, et je voudrais les connaître tous sans pour antant manquer le point de rendez-vous. Mais, pour l'heure, je ne fais que suivre scrupuleusement les conseils avisés de mon syndicat d'initiative. Alors, j'y retourne, ré-investit la carte pour découvrir à nouveau ton bras, tout du long.

Laisse-moi simplement prolonger ma résidence, danser sur ton corps défendant. Jauger, évaluer, caresser et boire les paysages que tu me laisses entrevoir. Ta peau cuivrée est impériale. Et douce : ça va de soie.

Que dire, hormis l'indicible...

Reste, vois-tu, que rien d'autre ne peut me renverser davantage que la somptueuse veine qui court, discrète et mutine, là.

Le long de ton bras.

07 avril 2006

Je vœux


Mon Amour,
je nous souhaite rien que du bonheur pour les années, les siècles, les millénaires à venir.

Parce qu'il va sans dire qu'on va vivre très très vieux - il y aura une liste à l'entrée vachement select et le physio sera intraitable -, et qu'au fur et à mesure du temps qui passe, on apprendra tous les jours davantage à jouir de l'instant et à savourer cette chance d'être là.

Et même si parfois on s'écorche contre des plaques d'égout qui seraient posées là, même si parfois il y a des rues à sens unique où les murs des maisons sont tellement étroites qu'elles nous arrachent quelques lambeaux de peau, même si parfois nos lèvres se figent de n'avoir reçu certains baisers importants, même si parfois on maudit certaines heures de la nuit - et certains jours aussi -, certaines personnes d'avoir voulu être trop tout avec nous ou trop folles pour nous, ou pas assez ni folles ni assez tout, alors ça aura eu le mérite de prouver une chose à ceux qui sont morts et qui ne ressentent plus rien : on est vivants.

Rien que du bonheur pour les siècles à venir, ça veut dire que je te souhaite tout l'amour réparateur, tout le bonheur de pouvoir, au plus près, au plus proche, au plus profond, de vivre entier.

La question étant : peut-on être entier, vraiment entier, c'est-à-dire avec sa vigilance, sans ce foutu petit fourmillement né des souvenirs épris de nos anciennes douleurs ? Cette petite acidité qui vous parcours le long de l'échine et qui vous secoue délicieusement le râble : oui, on est vivants.

Je te souhaite rien que du bonheur, mais alors peut-être pas trop, de façon à ce que tu ne t'endormes jamais sur tes lauriers, dans un vaste lit de coton ouaté et forcément un peu menteur. Ou alors avec moi dedans...

Le plus nus possible.

Dans cette relation aussi étrange qu'envoûtante que nous avons tous les deux, je voulais te dire que je t'aime (c'est comme ça) et que je suis heureux de partager cette route avec toi, le plus longtemps possible. Quoi qu'il arrive.

Car j'ai le sentiment qu'elle nous fait grandir.

Et ça, tu vois, dans toute cette histoire à la con, c'est quand même ce qu'il y a de plus top, non ? Parce que, bon sang, on ne peut pas non plus se tromper tout le temps.

Je voulais aussi te dire que cette nuit, j'ai été heureux de t'amener le premier bouquet du millénaire.

Même s'il t'a un peu encombré.

C'était il y a fort longtemps.
Ce n'est pas la plus belle lettre du monde.
Parfois, je souris.

Puisée au fond, ramenée sur la margelle, écrite presque sans rature, j'avais fait (et voulu) en cette eau la paix avec tous les petits matins du monde...

Le temps a passé, j'ai désormais rangé ce bloc-notes dans la pile vacillante de mes archives, sur une étagère baltringue au dessus de mon bureau. Si j'y retourne parfois, c'est moins pour mesurer le chemin parcouru que par accident (il est, de nos co-errances, des gestes maladroits qui dérangent heureusement le bon ordre des choses).

Oui, là, répandu à mes pieds nus, le dossier carmin vomissant des plages d'écriture, dont ce brouillon fatigué.

En une seule fois, comme plaqué sur une planisphère où l'on appréhende en un seul regard l'étendue d'un monde pourtant temporel, j'ai re-senti.

Le ventre, l'attente, les bonds calendaires, exister que lorsqu'on se voyait, ton écharpe orange, Aqua di Giò, mardi/jeudi et peut-être ce week-end, ton rire, tes lunettes, la complicité, la peau, le chat et la souris, Catch Me If You Can, allers-retours, soupirs, angoisses, tentations, érections sauvages, allusions mortelles, faux gestes, allumage, tes épaules nues, la main, ta veste jaune, "c'est intéressant", mines, les vacances autour de France, poses, postures, frime.
Faux-semblants.
Frustration.
Peau.


Peau...
Tu savais tout ça.
Ça, puis la folie.

Parfois, je souris maintenant : je suis encore vivant.

Alors, en ramassant le dossier carmin, m'est venue subitement l'idée de rendre cette lettre publique. Pour définitivement la salir. J'entends : ce courrier intime ne devait être (réso)-lu que par toi. En la publiant, je l'obscénise.

Je ne sais pas très exactement ce que je cherche. Pourtant ton image est floue, mes jours savent désormais respirer d'autres corps. Lorsqu'il m'arrive de t'évoquer - rarement -, c'est avec le ton qu'on emprunte en parlant de quelqu'un d'autre que soi.

Mais peut-être n'ai-je pas définitivement scellé l'enveloppe où tu reposes maintenant. Ce qui sera chose faite, désormais...

Alors ce matin, avant de ranger ma lettre dans le dossier carmin, j'assume avec un petit sourire le geste obscène dont je me rend coupable et dont je vous ai fait complice. Car il l'est au moins autant que la réponse que tu m'en avais faite : bien sûr, tu ne m'avais pas dit "oui". Mais tu ne m'avais pas dit "non" non plus. Tu ne m'avais pas sourit amicalement. Tu ne m'avais pas renvoyé à mes congères. Même pas de la colère, même pas de la rancune.

Souviens-toi.

Trop avide de continuer notre jeu de dupes, tu l'avais omise.

01 avril 2006

Biorythme

J'ai perdu mes repères.

Aujourd'hui, il fait beau, l'heure a changée, le soleil taquine au dessus de nos hivers et change la donne. L'odeur du doux, aussi.

Aujourd'hui, comme à chaque changement de saison, je vogue à l'âme.

Le rituel printannier me laisse coi, indéfiniment. Il y a dans ces prémisses un je-ne-sais-quoi de vachard. La douceur incline à faire avancer l'horloge alors que je retiens de toutes mes forces le temps. J'ai, en ces journées de vagabondage, le complexe de l'ermite. Je redoute de sortir de ma caverne et pourtant, je participe, tout entier et malgré moi, à l'appel du large.

Mais on ne lâche pas ainsi ses complices habitudes : à l'instar de ce qui motive mes insomnies, j'ai du mal aujourd'hui à fermer les yeux sur mes irrésolus. Certes, la page doit certainement se tourner, mais la couverture du livre est lourde et empreinte du plomb d'une vieille encre marine. Non, je ne sais pas couper ces amarres.

Mais, qu'importe, j'abrège : moisi, le chanvre de la corde en est à son point de rupture naturel. Il faudra bien alors m'en accommoder : l'évènement - le Changement, la Métamorphose, la Résurrection Intime - n'a pas eu lieu et je dois franchir maintenant la porte étroite. Tant pis. C'est le constat, je crois, qui m'essouffle à chaque fois que l'hiver me quitte.

Harrassé, je tue le Vieil Homme. Je n'aurai bientôt plus qu'à reparaître avec mes pages vierges, comme au premier jour. Fondamentalement impuissant à obéïr à mes réticences, je serais subitement innocenté de tout.

Resteront la peur qui sommeille et le chagrin de ne pas avoir soldé tous mes comptes. Sans doute les deux ingrédients les plus importants qui nous préparent à l'abandon, qui nous prépare à l'amour.

Il n'y a aucun doute à avoir : le printemps est une formule alchimique.

Peinture © Alf Chambrun

31 mars 2006

Caprice

J'veux un café et ton épaule
J'veux d'la chaleur et des émois
J'veux qu'tu sois assis à côté d'moi, là
Qu'tu sois qu'à moi

J'veux un café et mon bras
Autour de toi
J'veux ta voix vibrer dans moi

Quand tu parles à l'aurore encore
Ouais, j'veux

J'veux sentir sous ma main ton bras
La naissance de ton biceps rouler douc'ment, là
Entre mes doigts
J'veux ta chaleur
J'veux

J'veux qu'tu m'parles même si ch't'écout' pas
Que si j'écout' que ta voix
Et même pas les mots qu'elle raconte
J'veux ça

J'veux un café et ton épaule
M'abandonner d'ssus

Comm'ça

27 mars 2006

Lit Vide

Tout est calme. La nuit est à elle, toute seule. Malgré l’heure tardive, elle est éveillée.

Serait-ce le poids de la jambe de son homme sur elle qui la maintien à ce degré de lucidité ? De conscience ? Elle ne s’est jamais offert le luxe de rêver vraiment, n’a jamais pu croire que ses rêves un jour s’exauceraient, et cette oppression qui surgit d’elle lorsqu’elle ressasse et broie l’idée que sa vie est désespérément fade, à mille lieux de ce qu’elle aurait pu imaginer si elle s’en était laissé le choix; elle en rirait...

Elle écoute cette nuit qui lui appartient, elle fait d’elle ce qu’elle veut. Elle est seule au monde, enfin. Elle ne le sait pas encore, mais c’est exactement ce qu’elle voulait.

Dans cette nuit superbe, un brin d’air vient enfin la soulager de son asthme.

Elle l’écoute reposer (ci-gît...), elle l’écoute gémir, sa bouche à lui est sèche et parfois, il mastique dans le vide un énorme soupir de détresse, comme elle mastique son angoisse. Pas facile d’être seule. Ses remords l’accompagnent. Et lui. Encore. Et toujours. Pour l’éternité...

                                                                 * * *

Il se retourne : il a eu le sommeil agité : il le sait, il a ronflé; très fort; sa bouche est sèche, comme lui, comme il redoute que désormais soit sa vie toute entière. Il a eu peur qu’elle soit éveillée, elle aussi. Eux deux, seuls au monde, dans cette nuit fade, un face à face qu’il ne supporterait pas.

Il dégage sa jambe de son ventre humide : elle aussi a le sommeil alourdi, elle est en sueur, s’est emmitouflée dans sa chaleur abrutissante, à lui. Lui-même est engourdi de moiteur, les sens engoncés dans un couffin de ouate.

Ils sont là, à assoupir leur nuit dans un semblant commun. C’est le poids de ce mensonge agréé qui les enlise, depuis tellement de temps, en une intime comédie...

- Tu me désires toujours ?
Oui, oui, il répond. Puis, il se retourne, de son côté. Au pire, une esquisse de caresse, sur son ventre à elle.

Ils sont vieux, de jours en jours, d’année en année, il vieillissent, beaucoup plus vite que leur os. Ils n'ont pourtant que trente, trente cinq ans. Une misère.

- Ce n’est pas comme au début...
Elle n’ose pas encore dire que ce n’est “plus” comme au début. Au début de leur histoire, de leur couple. Tellement de promesses, tellement de mots, vains, vides, lointains, maintenant.

- Oui, oui, qu'il répond, et lorsqu’il éteint la lumière - si la lumière n’est pas encore éteinte - il l’entend soupirer de son côté. Elle n’est pas assez forte pour oser pleurer.

Lui, il s’endort. Tout du moins, il fait semblant, il s’enfuit dans cette obscurité, se recréée son monde, trouve enfin à s’isoler, roulé en boule dans son propre corps déjà suant. C’est trop violent, pour lui. Il ne peut pas affronter ce fait : il ne la désire plus. C’est trop violent pour elle : elle sait que lorsqu’elle lui reproche :
- Ce n’est pas comme au début...
... elle se le reproche a elle aussi. Elle n’ose pas s’avouer qu’elle non plus, elle ne le désire plus.

- Parle-moi encore de la maison qu’on aura un jour, fait-elle aussi.

Parle-lui de ses rêves, dis-lui qu’ils seront toujours les mêmes que les siens, dis-lui que tu veux faire toute ta vie pour elle. Dis-lui qu’elle a raison d’y croire, et de croire que quelque part, dans un coin de sa tête, le paradis perdu s’y trouve encore un peu.

Las, ils balancent des “je t’aime” à longueur de journées, pour s’assurer qu’aucun d’eux ne pourra quitter l’autre.

22 mars 2006

J'ai de la chance [#1]


Mon père est mort en octobre.
Le printemps tarde à venir.
Toujours, je trouve des cartes.

Sur les trottoirs, dans les quartiers sombres, dans le caniveau, sur les recoins des fenêtres, sous les voûtes, entre les voitures, aux pieds des tables des cafés. Près de chez moi, près de chez vous, nulle part, partout.

Un jour, il m'a offert un Joker - ce Joker -.
- Tu sais ce que ça signifie ?
J'ai dit que non. Alors, il a continué, en me tendant la carte :
- Quand tout va mal, il y a toujours, quelque part, une porte de sortie...

Il avait accompagné son geste de son éternel regard malicieux.
Jusqu'a son dernier soir, j'en suis sûr, ça pétillait dans les iris.

Depuis, toujours, je trouve des cartes.
Je ne fais pas exprès.
Je ne les cherche pas.
Elles viennent à moi.
Comme ça.

J'ai de la chance.
Kiss U, Dad...     


18 mars 2006

Je n'est plus de gout à rien


Nous ne sommes pas si différents.

Je suis comme toi, vulnérable, lorsque mes lointains appels ne sont entendus que de la nuit. Identique, lorsqu'il arrive parfois que ce qu'il reste d'incandescence se mette pourtant à vaciller. Nous sommes copiables, au milieu de nulle part, lorsque je me résous à comprendre qu'il n'y a pire aumône que supplier d'aimer.

Semblable, tu as pourtant eu l'audace d'aller en deçà de moi. Tu as osé crier si loin que tu es passé, telle Alice, de l'autre côté du miroir. Tu as trouvé la liberté de ne plus retenir cet appel du ventre. Tu as risqué d'aimer au-delà de ce qui est socialement admissible. Foutre des conventions. Effacer les contraintes. Là où, tout de même, j'ai failli aller - et peut-être y suis-je allé, tant il est vrai qu'on ne réalise jamais tout-à-fait ces choses là...

Entièrement résolu dans le don total à ton Autre choisi, tu as, jusqu'au bout, jeté ta gourme, baissé les armes, dénudé, innocent. Et même si ton geste fut visiblement vain pour lui, qu'importe : tu as fait ce qu'il fallait faire en cet instant de grâce unique.
Car au moins, tu as aimé.

Tu es sublimement beau pour cela.

Je ne sais pas qui tu étais.
Je ne sais pas si tu étais une fille ou un garçon. Ne connais ni ton âge, ni ton tourment. Ni quand tu es passé(e). Ni combien de temps tu y es resté(e). Ni même si tu t'en es sorti(e)...

Mais sache une chose, cher(e) inconnu(e) : pour cette écriture familière et cette si touchante faute d'orthographe, pour cette marque sur ce mur et l'histoire qu'elle fit naître en moi, pour ce silencieux cri hurlé pourtant si fort, je décide de t'aimer d'amour. Simplement pour te donner un peu de ce qu'à l'époque, dans mon histoire à moi, on ne m'avait pas rendu.

Je t'aime comme je me pardonne.

Eté 2005.
Hôpital psychiatrique de Ville-Evrard.

Dans un bâtiment déserté, une chambre abandonnée, comme une bonne moitié de cet énorme complexe dont la philosophie d'accueil date du XIXe siècle. On y concentrait les fous dans un seul et même endroit. Bien propre. Bien sage. On isolait les folies, les cachait derrière un mur d'enceinte d'une - vraie - ville, avec mairie et services administratifs dédiés.

Ville-Evrard compte même sa star : c'est là-bas que Camille Claudel a été internée, jusqu'à la fin de ses jours.

J'écris au passé, mais avons-nous vraiment changé dans notre regard à la folie ?... Pas sûr. Reste que le personnel actuel fait un travail remarquable.

Aujourd'hui, Ville-Evrard loue ses locaux déserts aux productions audiovisuelles. De nombreux tournages ont lieu là-bas, en intérieur comme en extérieur. Fous au milieu des fous.

C'est ainsi que, touriste involontaire, dans une de ces chambres, j'ai découvert cette inscription tracée au marker sur un mur et que j'ai photographié.

Jusqu'à aujourd'hui, elle me bouscule encore le cœur...

12 mars 2006

Calendes

Hors la raison de mon état, la nuit profonde n'en est plus qu'aux solstices et me parle encore.

Demain, au jour, la paix sera retrouvée. Je le sais.

J'entends : il y a quelque part un joyau qui m'attend. Dès l'heure où je le trouverai, le soleil de Janvier brillera comme en Juillet.


J'aurai beau avoir gardé tous les agendas précieux de mes extrapolations somptuaires, je ne voudrais alors plus en consulter qu'un. Celui de nos rendez-vous qui ne seront remplis que de nos modes.
Rien d'autre que ton nom griffonné ne pourra alors me faire oublier les cendrées.

Avec bonheur, enfin, restera l'automne, que nouvellement je craindrai.

09 mars 2006

Fenêtre sur cour


Cabourg.
Tu me parles. J'écoute.
Notre échange est une respiration bruitée par le ressac.
Toi, tu souris et tu y vas franchement de ton innocence et de ta fraîcheur. Tes étonnements sont beaux, le ton candide ; tes questions si futiles. Certes, tu dis les mots justes. Tu assènes le cru.
Mais tu y vas comme on transpire.
Malgré toi, ta verve et mon écoute patiente t'entraînent à des excès verbaux et sensuels ; m'enchaînent à ton écoute. Tu ne le sais pas mais ta voix est empreintée : tu voudrais bien jouer les blasés lorsque tu t'essaies, au hasard, au bréviaire homo-érotique.
Tu énumères sur fond de côte Normande, tu dissèques au gré des vagues, tu interroges à chacun de nos galets.

Honfleur.
Tu assures ta voix davantage, adopte un ton fougueusement clinique mais je peux percevoir dans certains tremblements, au recoin de quelques accents immodérés, l'émotion qui sue. Au flux de ton archéologie sauvage, tu laisses échapper des fulgurances, sans que tu puisses les retenir : tes lointaines tentatives adolescentes ; tes chaleurs d'émois masculins. Je suis formel : ici, pas de sépia-nostalgie mais une muette auto-approbation d'un devenir logique - après tout.
Après tout...
Certes, tu tentes - et au fond, tu as raison, tant qu'on cause, on ne fait rien.
Et puis, tu glisses subitement mais régulièrement, par réflexe, comme on se cramponne à une bouée lorsqu'on se noie, sur le sujet de “tes” femmes (la meilleure exploratrice, la plus belle aspiratrice, la tentatrice la plus gourmande). Tu te cramponnes comme tu peux à leur bon souvenir comme pour revalider ainsi ta virilité tant tu es en malentendu avec elle.
"Avec elle" : oui, “virilité” est un mot féminin.

Houlgate.
Un orage au large, lames d'eau transversales, tandis que le soleil d'hiver nous éclaire - juste tout deux - de sa transparence opaline. Mains dans nos poches, gants sur nos mains, assis l'un à côté de l'autre sur un cimetière glacé de coques.
Dis-moi.
Allez, dis-moi, petit crétin.
Que cherches-tu, sinon à déglutir mon self-contrôle au hasard de tes sommations verbales ?

Yport.
Aussi vrai que tu guettes quelques unes de mes caresses - pas pour la peau mais pour ton ego -, que, trop con, je t'offre, aussi vrai que tu encourages mes regards, je t'en veux pour cela.
Aussi vrai que tu uses de ma propension à encaisser, malgré le désir que tu fais naître en moi et que tu nies en toi, je t'en veux pour cela.
Aussi vrai que tu m'impliques de force dans ce duel subtil où le fleuret est le non-dit, je t'en veux pour cela.

Aussi vrai que je t'en veuille, je t'en veux pour cela.

Qu'as-tu à perdre, finalement ? Je suis coincé ici trois jours, avec toi. M'en aller serait lever l'aveu de cette situation larvée.
M'en aller serait valider à ta place l'instant que tu n'oses dire, puisqu'il me faudrait forcément m'expliquer sur mon départ.
Je resterais donc.
Du reste, toi non plus.

Tes errances sont les tiennes.
Tes désirs, je le sais, ne sont pas nés de moi, mais de l'idée que tu te fais de ce que tu nommes à peine du bout des lèvres, tant tu penses qu'il faille absolument nommer toute chose.
Je pourrais me croire concerné, mais ce n'est pour toi qu'un voyage, un exotisme, tout au plus.

Je te laisse donc avec tes errances. Je suis déjà, il y a longtemps, passé par là. Je n'y retournerai plus, au risque de me salir, comme tu le fais maintenant, en voulant me faire porter, par ton désir inassumé, une honte que je ne partage ni n'éprouve.

J'ai désormais des jours plus ensoleillés, des matins plus frais et des ciels azurés à mes menus de fête.

07 mars 2006

Ceci n'est pas une pipe

S'il y avait bien une chose que j'ai aimé faire, c'était le prendre dans ma bouche dans son sommeil.

Pendant qu'il dormait, et que je ne dormais plus.

D'abord, écouter sa respiration. M'éveiller doucement au contact de son odeur. Sueur légère, perlée, la lune qui court sur son corps dénudé, le flux et le reflux de l'air qui soulève son torse, musc. La carotide bat tranquillement sous son cou, et, telle une vague Méditterrannéenne, emporte avec elle nos désirs de voyages.

Le regarder dormir. Voler à son intimité son inconscience de mon regard main et calice. Crapuleusement déguster son image en egoïste. Caresser de mes cils ses pores et sa barbe naissante. Sentir mon désir monter. Ma respiration commencer à dépasser la sienne, en volume et en vitesse. Chaud, gourd, et encore musc.



Je m'approche encore plus qu'il n'est possible.
Doucement.
Ici, la tâche consiste évidemment à ne pas le réveiller : il est des instants précieux à ne pas gâcher.

J'adore : je me sens comme un vaurien chapardeur en ces nuits d'Août, et c'est presque en riant de ma forfaiture que je me lézarde jusqu'au pied du lit. Le sang commence sérieusement à me monter le long de la verge, battant encore un peu plus à mon cou la chamade horaire de ma virée clandestine.

Un drap blanc comme simple couverture. Juste pour se protéger, pour faire comme si. Cela me simplifie la tâche. En hiver, il est plus délicat de déplacer la lourde couette d'eider à son insu.

Ça y est, je suis sur la place. J'ai de la chance, là, il dort sur le dos, ses si belles jambes à moitié écartées. Comme si le bougre préméditait déjà dans son sommeil un quelconque tendre méfait de ma part. Surtout résister à la tentation de les caresser. Résister à l'envie de sentir la forme sculptée de la rotule, à la douce naissance du genou, à la bombance du mollet, à la finesse de la cheville, à la soie de son poil.

Pas tout de suite, pas encore.

Ce moment qui vient est celui qui demande, stratégiquement, le plus d'habileté. Il faut que je pose ma tête sur son aine et qu'il n'en concoive qu'un léger dérangement. Comme sa position est idéale - ce qui est très rare -, il faut donc qu'il soit le moins dérangé possible. Je vais m'y employer. (Ici, il convient de faire une petite digression et dire notre naïveté, à tous, devant des faits énormes que l'on arrive à croire, à accepter, alors qu'au contraire, nous nous méfierons d'un détail anodin.) Aussi, pour cet instant de ma coquine manipulation, point d'orfèvrerie : je pose tout de go ma tempe contre son bassin chaud et humide, et je rajoute à la supercherie un baillement assez sonore pour accompagner l'acte, comme si ce dernier était purement accidentel et mû par un quelconque sommeil paradoxal. Lui, rassuré dans son repos dérangé par le son de ma voix faussement endormie, esquisse à peine un mouvement du mollet, que je me garde bien d'interdire.

Voilà. Quelques secondes pour le laisser se rendormir. Ma bouche est à quelques centimètres de sa verge. Il n'est pas - comme moi - circoncis. Je préfère. Cette peau supplémentaire, c'est un peu une inconnue, une terre étrangère, mon exotisme privé. Sans compter que je ne trouve rien de plus excitant à deviner le gland sortir, au début de l'érection.

Mais pour l'instant, la queue de mon Beau est disposée au sommeil. C'est également ce que je préfère, parce qu'il n'y a rien de plus touchant, troublant, bouleversant que de le sentir se durcir en ma bouche, s'abandonner avant que de montrer les armes.

Ma joue contre ses poils pubiens. Je suis de profil. Je commence à baiser doucement les couilles. Je résiste également à l'envie de les laper, de les enrober d'une langue vivante. Il faut impérativement qu'il soit mis devant le fait accompli (c'est-à-dire, son sexe dans ma bouche) ou le jeu perd de son intérêt. Ce que je fais. Je l'ouvre grand afin qu'aucune de mes dents ne soit jamais en contact avec la si fine, si précieuse enveloppe. Je prépare pour sa jolie queue un coussin moëlleux et humide de mes lèvres acceuillantes et de ma bouche con ou anus. Et l'emballe en entier.

A l'odeur, je peux deviner s'il s'est douché avant de dormir. Ce n'est pas le cas. J'apprécie (mais pas de tous, il faut que j'aime pour cela). La légère fragrance ammoniacale achève me me mettre dans un émoi que je ne saurais trop conseiller...

Pour l'heur, il est tout entier dans ma bouche et ne se rend compte de rien. C'est chaud, doux et si mon Beau ne bande pas encore, son organe n'en est pas pour autant flasque et dénué de vie, bien au contraire. Je l'explore du bout de ma langue, je le taquine de la muqueuse, je sucote conscienscieusement. Je gagne toujours, je le sais, contre son sommeil.

Mon Beau commence à sentir les effets de mon opium. Sa verge est ponctuée d'une rythmique tribale, celle du sang qui afflue. Sa queue, jusqu'alors innocente et fragile, s'arme. La peau s'étire, il commence à prendre benoîtement de plus en plus de place dans ma bouche.

Bientôt, nos deux manches se ressembleront tout-à-fait.

Reste que le coquin ne bouge toujours pas. La seule piste qu'il me donne est sa respiration qui accélère. Sinon, pas un geste, ni du bassin pour accompagner mes caresses, ni des mains sur mes cheveux pour encourager mon entreprise. Je le soupçonne de flagornerie. L'idiot sait combien j'aime ce petit jeu et profite du rôle qui lui a été attribué pour jouer les Pachas. Cela m'amuse mais je lui donne raison : j'adore ces instants de tacite complicité...

Là, c'est moi qui faiblit cependant : il m'est impossible de ne plus y adjoindre les mains. L'une s'occupe à caresser ses testicules, l'autre joue avec la partie de cette région qui m'est la plus chère : les fins tendons qui relient les muscles de la cuisse à l'entrejambe. Je confère à cette partie si intime une adoration telle que je pourrais jouir rien qu'en jouant avec. Là, c'en est trop pour lui, il accepte de s'avouer vaincu à mes caresses buccales. Plus haut, au dessus de moi, j'entend un soupir. L'Homme se réveille. S'étire, gémit, fait mine de bouger les jambes, que j'emprisonne maintenant de mes mains - enfin, j'y touche !

Concentré que je suis autour de son gland enfin émergeant, je ressemble en cette nuit discrète à une sorte de créature toute puissante, s'originant autour de son bassin tandis que deux tentacules oscillent de mille caresses entre son torse doux, son ventre, ses bras (un jour, je vous parlerai des avants-bras et de leurs veines que j'idolâtre), ses attributs et ses jambes.

Oui, je ventouse tendrement et je ne décollerais plus de là qu'à l'horizon de sa dernière plainte, et de son dernier crachin...

06 mars 2006

Au delà de la peau

Il est des endroits incontournables. De ces endroits de la peau où l'œil-main ne peut que s'attarder, indécemment, sans répit.

Mais là où la soif à jamais inassouvie de caresses improbables est justement inassouvie à jamais parce qu'au-delà de la peau qu'elle pourrait toucher, c'est encore ailleurs, plus loin, plus indéfinissable encore que l'envie se joue.

Y goûter, alors, avec la bouche ? Embrasser, y mettre la langue à défaut des doigts ? Pas assez. Hormis les formes, comment la bouche pourrait-elle traduire alors ce que l'œil envisage, convoite, aspire ? Comment pourrait-elle traduire la perfection sublime de la finesse de la chair, le parfait agencement de la teinte.

Quant à appréhender les sublimes paillettes or d'un duvet sur un bronzage léger... La bouche, à part procurer du plaisir, est désespérément incapable.

Alors quoi ? La manger, la déguster, puis déglutir ?
Forcément décevant, forcément frustrant. La chair sublimée résolue à l'état de carne : il faudrait mâcher avant que de déglutir. Et puis, sentir le goût, le gras, le glu, le jus. Une Déesse - et la peau en est une - ne saurait être démythifiée à ce point.

Touchants, émouvants essais : nous nous illusionnons de saisir l'essentiel de la peau. Insolubilité de la chair. Issei Sagawa avait tort. Gainsbourg avait raison : l'amour physique est sans issue.

02 mars 2006

Osons le festin

Nous cesserons de nous nier car nos imperfections nous signent.

Nous jouirons de nos cicatrices comme autant de rivières sur une carte du Monde. Nous nous baignerons dans nos imperfections puisqu'elles nous originent. Nous boirons à l'eau de nos sources.

Nous laisserons loin derrière les affres de nos viandes dépareillées. Nous cesserons de mendier sur l'aspect de nos carnes, cordes tendues jusqu'à la craie de nos mensonges à vif : nous aurons enfin l'heur de nous plaire, à nous mêmes, d'abord, tels que nous fûmes et tels que nous serons.

Nier nos abats amoureux...

Nous arrêterons de maquiller nos portraits jusqu'au robot, cesserons de nous travestir à nos fonds de tain, jetterons nos miroirs impudiques puisque nous nous aimerons comme je t'aime.

Nus, nous oublierons notre médiocrité puisqu'elle est inexistante. Nous blasphèmerons ensemble la partition, nous cracherons sur les traces de nos modèles adulés, écornés, éculés. Nous serons seuls et fiers de nous réapproprier cette unique chair qui nous ressemble enfin.

Alors, nous panserons nos plaies à l'exangue futur car nous serons lavés.
Nous aimerons nos frères de laid.
Nous irons - tu verras - à la table des Rois.

Osons le festin
Osons le festin...